La République Centrafricaine
The Central African Republic
Die Zentralafrikanische Republik
En attendant un récit plus complet, lisez celui :
Vue d'ailleurs, vue d'Allemagne
En Europe, on rit souvent des Américains dont on estime qu'ils sont incapables de situer les capitales des pays d'Europe, voire même de situer ces pays, tout court, sur une carte du monde. On a le rire facile, en Europe…
Eh bien, imaginez-vous que dans certains pays de cette même Europe, on ne connaît pas la Centrafrique ! Ne riez pas, vous, de Bangui ou d'ailleurs, qui avez (trop) souvent les yeux braqués sur la France…
En Allemagne, pays voisin de l'Hexagone, si vous parlez de la Centrafrique, la plupart des gens ne savent non seulement pas la retrouver sur une carte du monde, mais sont encore moins au courant qu'il s'agit d'un État ! Ici, quand on entend prononcer le mot « Centrafrique », on a tendance à l'associer à une zone géographique. Si vous insistez en précisant « la République Centrafricaine », les gens rougissent et comprennent subitement qu'ils ont dû dormir trop souvent pendant les cours de géographie. On pourrait évidemment les excuser, en supposant qu'ils font partie de ceux qui n'ont pas eu la possibilité de s'instruire. Pourtant, en Allemagne, l'école est bel et bien obligatoire et on n'y manque ni d'instituteurs, ni de professeurs, ni de livres scolaires...
Lorsque j'ai voulu me rendre à Bangui, en 1996, j'ai fait le tour des agences de voyages, et fait aussi la triste constatation qu'ici, les gens ne savaient pas de quoi je parlais… J'ai donc dû d'abord aller en France pour acheter un billet d'avion Paris-Bangui.
Depuis mon séjour à Bangui, je la revois souvent, la Centrafrique. Quand on est catapulté à Bangui, venant d'un pays comme l'Allemagne, où le peuple n'a guère plus grand souci, par exemple, que d'assortir la couleur de ses vêtements à celle de sa voiture, on est confronté à un monde tellement différent que l'on a, tout d'abord, du mal à s'y habituer.
Mais une fois qu'on l'a quittée, cette Centrafrique, on désespère souvent en y repensant, en repensant à cette population qui doit faire face à des problèmes de simple existence, largement plus graves que tout ce qui peut préoccuper le reste du monde, si gâté.
Je me surprends sans cesse, depuis que je l'ai quittée, à voir les choses sous un autre angle...
Dans un magasin, devant un étalage d'eau minérale, - l'eau, la boisson vitale - , j'ai du mal à oublier qu'à Bangui, l'eau dite potable renfermait de méchants parasites et que les bouteilles d'eau minérale censées être de marque étaient trafiquées, contenant de l'eau imbuvable.
J'ai du mal à oublier qu'il était déconseillé, par mesure d'hygiène, de se baigner dans l'Oubangui, alors que je voyais les femmes y laver leur linge et les enfants s'y baigner.
Et tandis qu'ici, les jeunes se « battent » avec leurs parents, essayant de les convaincre de leur acheter le dernier sweat-shirt ou le pantalon de la marque la plus cool, made in U.S.A., et qui ne coûte que 80 € (52.476 FCFA, soit le salaire mensuel moyen d'un employé de bureau de Bangui), j'ai du mal à oublier les godobés pressés devant l'entrée des rares magasins, attendant qu'on leur donne un tout petit peu d'argent.
J'ai du mal à oublier le nombre incroyable d'handicapés croisés au fil des rues dans Bangui, tous ces gens qui n'ont pas eu droit au vaccin anti-polio ou dont on a raté la piqûre de Quinimax.
Je lis dans le journal qu'un enfant de RMIste a gagné, devant le tribunal de Lunebourg (Basse-Saxe), le procès lui attribuant le droit d'obtenir une indemnisation supplémentaire de l'État pour compenser le « traumatisme » de ne pas posséder le même cartable de marque que ses petits copains, et - croyez-moi - j'ai bien du mal à oublier les conditions de vie des familles au Km5, là où les bambins marchaient à quatre pattes entre la marmite et les crottes de poule, dans la cour d'une demeure de 15 m² abritant une famille de 6 personnes - ou plus !
Moi qui aurais tant aimé partager ce voyage avec d'autres, j'ai aussi du mal à oublier qu'on ne pouvait pas prendre de photos en ville, parce qu'une loi l'avait interdit, et que les policiers prétendaient l'interdire encore ; et tandis qu'en Europe, petit à petit, les frontières sont « tombées », j'ai du mal à oublier les contrôles de police aux sorties de Bangui et frémis encore à l'idée qu'en ville, les policiers, munis de leur mitraillettes, arrêtaient, par principe, les voitures des Blancs pour le contrôle de je ne sais quoi, histoire de leur mettre un P.V. en application de la loi du plus fort et d'encaisser.
J'ai du mal à oublier que toutes les propriétés habitées (ou non), les concessions, devaient être gardées pour ne pas qu'on les pille ou détruise, j'ai du mal à oublier toutes les histoires relatant les vols des employés.
J'ai du mal à oublier qu'en tant que Blanc, je ne pouvais me promener en ville sans garde (du corps et des biens) et qu'il fallait toujours s'attendre à être agressé parce que le Blanc représentait la « richesse » et devait, sans aucun doute possible, être porteur de quelque chose à voler.
Nulle part ailleurs dans le monde je n'ai eu cette sensation singulière éprouvée à Bangui d'être comme un oiseau que l'on aurait transporté d'un endroit à l'autre, certes dans un vaste paradis, mais quand même en cage.
Pourtant, je me souviens aussi très bien de cet étrange paradis.
Je revois la terre rouge, cette terre d'Afrique, qui, par la chaleur même qu'apporte sa couleur, vous fait oublier la poussière qu'elle engendre. Je revois, du haut de la colline, le majestueux Oubangui ouvrant des portes vers des horizons lointains.
Je revois les vastes forêts, la multitude de plantes, toute une palette de verts à faire rêver un peintre ; j'ai encore au palais tous ces fruits au goût inoubliable, tellement plus vrai qu'ici.
Je revois les femmes, dont la beauté simple et pure ne peut être estompée par le manque d'accessoires, ni par la charge de leurs fardeaux.
J'entends encore le rythme des tam-tams et des chants berçant la ville.
Je revois les chefs-d'œuvre exposés au marché artisanal, objets simples mais astucieux, travaillés avec des outils souvent plus que rudimentaires.
Je revois les artisans de la taillerie de diamants de Bangui, appliqués à leur travail minutieux. J'entends encore le responsable du musée des papillons, si content de pouvoir partager son expérience et sa passion avec quelqu'un qui s'intéresse à son travail.
Je me revois dans la cathédrale de Bangui, à la messe de Pâques, qui livra à mes yeux, à mon cœur, un magnifique spectacle de mille couleurs et offrandes accompagné de voix enthousiastes, pleines d'espoir et de ferveur.
Alors, j'ai du mal à comprendre que, malgré tous ses atouts, malgré ses ressources humaines, malgré la présence de ressources naturelles loin d'exister dans la même mesure dans d'autres pays africains, la Centrafrique ne soit pas capable de reconnaître ses multiples richesses cachées, qui n'attendent rien d'autre que d'être découvertes, exploitées, ou tout simplement appréciées, et de se présenter enfin aux yeux du monde.
À ceux des Allemands, par exemple, qui dépensent tant d'argent pour les voyages, mais ne connaissent pas la Centrafrique. On ne va pas en Centrafrique. Elle ne figure pas sur la liste des pays touristiques. Non pas qu'elle n'ait pas d'attraits, elle dont la beauté égale et dépasse même celle de nombreux autres pays africains. Simplement, on ne la connaît pas - on en entend seulement parler quand il s'y passe un évenement provoquant suffisamment de morts pour intéresser les médias occidentaux.
C'est à se demander si « l'entreprise RCA » n'échoue pas tout simplement, comme la plupart, uniquement à cause d'un mauvais management !D.E. aka Rosa
01/2004 pour ID+